WORKPLACE vs WORKSPHERE

WORKPLACE vs WORKSPHERE

Agora #96
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Pour les syndicats, la tâche consiste à la fois à concevoir des outils adaptés aux risques liés à la mobilité et à renégocier les garanties collectives.

L’Union Syndicale soutient souvent des affaires qui mettent en évidence cette mutation des lieux de travail traditionnels vers de nouveaux espaces de travail contemporains. L’une d’entre elles, décrite ci-dessous dans le strict respect de l’anonymat, a pu bénéficier du soutien juridique de notre syndicat. Un sujet que nous ne pouvons plus ignorer.

Ma réflexion s’inscrit dans une perspective attentive aux réalités vécues par les travailleurs, sans prétendre à une neutralité absolue ni à l’exhaustivité des approches possibles. Elle met l’accent sur les risques psychosociaux liés à la déterritorialisation du travail et sur le rôle potentiel des syndicats, tout en reconnaissant que le télétravail et la worksphere peuvent également offrir des opportunités en termes de flexibilité et d’autonomie.

L’histoire de PJ et l’EIT

Au printemps 2020, alors que la pandémie de COVID-19 bouleverse l’Europe, PJ travaille à l’Institut européen d’innovation et de technologie (EIT). Son poste est officiellement à Budapest, où elle réside habituellement, tandis que sa famille vit à Cologne avec son conjoint et ses deux enfants. Avant la crise sanitaire, elle maintenait un fragile équilibre en rejoignant sa famille chaque week-end en Allemagne tout en retournant travailler en Hongrie. Cet arrangement, bien qu’éprouvant, était soutenable et conforme à ses obligations statutaires. L’expérience de PJ, confrontée à la crise pandémique, illustre ainsi l’enjeu central de ce chapitre : analyser comment l’organisation du travail, historiquement fondée sur l’ancrage territorial et la présence physique, est remise en question par la généralisation du télétravail et par la nécessité d’articuler sphère professionnelle et vie familiale, posant ainsi les bases pour examiner les tensions structurelles entre droit du travail territorial et nouvelles formes de mobilité professionnelle à l’échelle européenne[i].

La généralisation du télétravail change la donne. Bien que la numérisation accélérée dans les institutions de l’UE permette le travail à distance, les règles internes de l’EIT se durcissent. Le télétravail depuis l’étranger devient exceptionnel, la présence physique restant la norme, même en pandémie. Cependant, quarantaines, vols annulés et restrictions rendent le retour régulier en Hongrie quasi impossible pour PJ. Elle demande donc une autorisation temporaire pour télétravailler depuis Cologne, en attendant la stabilisation des mesures sanitaires.

L’EIT oppose à deux reprises un refus à cette demande, en avançant des justifications succinctes, peu étayées par les nécessités effectives du service. Les difficultés familiales et psychologiques rencontrées par PJ – éloignement de ses enfants, exposition accrue aux risques sanitaires, fatigue liée aux déplacements – ne sont pas véritablement prises en considération. Avec le soutien de l’Union Syndicale, PJ saisit le Tribunal de l’Union, qui se trouve alors confronté à la question de savoir si, dans le contexte exceptionnel de la crise sanitaire, l’Administration peut maintenir une exigence stricte de présence territoriale alors même que les conditions matérielles du travail ont été profondément modifiées.

La Cour relève que la décision du directeur de l’EIT manque de justification, que la situation de PJ soulève une question « inédite et délicate » quant à l’interprétation de l’obligation de résidence du personnel des institutions européennes, et que l’impact sur sa vie familiale constitue un préjudice grave et irréparable. Elle ordonne donc la suspension de la décision de l’EIT et autorise le télétravail depuis le lieu où se trouve sa famille.

L’affaire PJ c/ EIT met en évidence une tension structurelle qui traverse aujourd’hui l’ensemble des systèmes juridiques et des organisations : d’une part, un droit du travail historiquement structuré autour de la notion de lieu – qu’il s’agisse du lieu d’affectation, de la résidence obligatoire, de la résidence fiscale ou du lieu de prestation – et, d’autre part, une réalité contemporaine où le travail tend à s’organiser selon des modalités distribuées, flexibles et transnationales.

 

[i] « Les travailleurs à distance et leur droit à la déconnexion: la réglementation du télétravail dans l’UE. » EURES. 2022. – Accessible le 02/03/2026

Entrez dans la worksphere

Cette affaire illustre la mutation qu’il nous faut appréhender. Il faut changer de perspective et s’appuyer sur un cadre théorique différent : la worksphere. Dans leur étude Workplace Reloaded. Ensuring Well-Being in the Modern ‘Worksphere’, présentée lors de la 6e conférence annuelle de l’ETUI sur «The Future of Work », L. Ratti, A. Kornadt, N. Potocka-Sionek et C. Vögele introduisent la notion de worksphere où les transformations technologiques, organisationnelles et sociales ont rompu l’ancrage spatial du travail, autrefois centré sur un lieu unique — l’espace de travail — lieu de production, supervision et sociabilité. L’identité professionnelle ne se comprend plus comme dépendante d’un espace de travail fixe, mais s’intègre à un écosystème de lieux privés, numériques et transfrontaliers.

Ce modèle laisse place à une sphère professionnelle disséminée, fluide et distribuée, où les frontières entre espace privé et professionnel deviennent poreuses. Cette théorie révèle un décalage structurel : le travail est déterritorialisé et la régulation juridique reste attachée à la localisation géographique de la prestation.

Ainsi, l’affaire de PJ révèle, de manière éloquente, à la fois les limites d’un droit attaché à la territorialité et la pertinence de mobiliser la worksphere comme cadre théorique pour repenser les normes de résidence, de présence et d’organisation du travail, à l’aune des dynamiques réelles du travail contemporain.

Selon cette grille d’analyse qui nous a été présentée par Luca RATTI, professeur associé en droit du travail européen comparé à l’Université de Luxembourg, Les trois traits de la worksphere sont: disséminée, fluide, distribuée.

Disséminée : le travail n’est plus localisé dans un unique espace matériel (le bureau, l’usine, l’administration), mais il se répartit dans une multitude de lieux physiques ou numériques. Le domicile devient un lieu de travail. Les transports, les tiers‑lieux, les plateformes numériques deviennent des lieux possibles d’activité professionnelle. Les frontières entre les espaces personnels, familiaux et professionnels se superposent, parfois jusqu’à se confondre.

Fluide : la worksphere n’a pas de forme stable. Elle évolue en fonction des besoins organisationnels, des contraintes personnelles et des contextes sanitaires, économiques ou technologiques. Cette fluidité se traduit par la variation constante des lieux de travail, des horaires flexibles, des modes de présence multiples (synchrone, asynchrone, hybride) et la capacité à passer rapidement d’un rôle personnel à une tâche professionnelle. Elle implique aussi une porosité des temps : travail, repos, famille et mobilité ne sont plus cloisonnés. Le travail traverse la vie quotidienne, faisant de la worksphere un environnement mouvant, davantage une dynamique qu’un espace.

Distribuée : la worksphere n’est plus centrée sur un seul endroit ni sur une seule instance organisationnelle. Elle se situe partout où l’activité professionnelle peut être réalisée. Cela signifie que le travail s’étend géographiquement (échelles transnationales, travail à distance, équipes dispersées), structurellement (multiplicité des plateformes, des dispositifs numériques, des réseaux organisationnels), et fonctionnellement (travail réparti entre plusieurs environnements, outils, supports). Dans cette perspective, l’unité du lieu de travail disparaît au profit d’un écosystème d’espaces interconnectés, et, dans les institutions et organisations de l’UE, souvent transfrontaliers.

La contribution de Ratti et de ses coauteurs fournit ainsi un cadre conceptuel pertinent pour analyser la manière dont la régulation juridique, encore centrée sur la localisation géographique, se confronte désormais à la réalité d’un travail digitalisé et distribué.

Cette tension, qui s’inscrit au cœur de l’évolution du travail contemporain, conduit à interroger la pertinence des concepts juridiques traditionnels tels que le lieu de travail, la résidence, la présence physique ou le lieu de recrutement. Il s’agit désormais d’adapter ces notions à une économie où la production s’inscrit dans une sphère d’activité élargie, englobant de façon simultanée les dimensions professionnelles, personnelles et familiales.

Enjeux syndicaux et pistes pour l’action

La Worksphere impose aux syndicats de redéfinir en profondeur leurs priorités en matière de prévention et de gestion des risques psychosociaux (RPS).

La déterritorialisation du travail fragilise les repères collectifs traditionnels : elle étend l’activité dans des lieux privés, multiplie les temporalités, accroît la porosité entre vie personnelle et professionnelle, et expose les travailleurs à de nouvelles formes de charge mentale: isolement, précarité organisationnelle et hyper‑disponibilité. Dans ce contexte, les syndicats se doivent de développer des outils pour cartographier cette dispersion et ses effets. Il leur faut évaluer l’impact des mobilités contraintes, des injonctions contradictoires du travail hybride, des risques d’autosurveillance liés au télétravail intensif et des tensions familiales dues à l’absence de déconnexion. Ils doivent aussi renforcer leur intervention dans la sphère numérique (surveillance, charge cognitive, fragmentation attentionnelle) et adapter le dialogue social lié à la prévention des RPS en intégrant la gestion émotionnelle, la santé mentale, la stabilité géographique et la prévention de l’isolement.

Pour faciliter le passage de la théorie à la pratique, les syndicats peuvent mener plusieurs actions concrètes. Mettre en place des groupes de travail mixtes réunissant représentants du personnel, experts et volontaires pour cartographier les besoins spécifiques liés au travail distribué. Lancer des enquêtes auprès des travailleurs afin de recenser les situations à risque et les attentes prioritaires. Expérimenter ou piloter des outils de signalement anonymisé pour détecter rapidement les situations problématiques. Organiser des ateliers d’échange de pratiques sur la prévention des risques psychosociaux liés au télétravail et sur la gestion des situations familiales complexes. Demander à l’employeur l’ouverture de négociations dédiées à la définition de protocoles de déconnexion et de stabilité géographique. Ces premières mesures offriraient déjà un socle opérationnel pour renforcer la protection des travailleurs et ancrer les nouvelles réalités de la worksphere au sein de dispositifs collectifs.

L’enjeu est double : il s’agit, d’une part, d’assurer une protection effective des travailleurs dans un environnement où les risques évoluent, se diffusent et se complexifient, et, d’autre part, de repenser les normes collectives telles que le droit à la déconnexion, les garanties contre la mobilité forcée ou l’encadrement du télétravail transnational. L’objectif est de veiller à ce que la flexibilité structurelle de la worksphere ne se traduise pas par une vulnérabilité accrue pour les travailleurs. Dans cette perspective, les syndicats occupent une position centrale dans la négociation de cadres de prévention adaptés à un travail qui s’inscrit désormais dans une sphère en constante évolution.

Sur le plan juridique, ces démarches rencontrent fréquemment des obstacles importants. Les textes statutaires, les règlements internes ou la jurisprudence peuvent s’opposer à l’assouplissement des règles territoriales, en invoquant des obligations de résidence, des contraintes fiscales ou l’intérêt du service. Les employeurs peuvent également justifier leur position par la nécessité d’une harmonisation administrative ou par des préoccupations liées à la sécurité des données et à la gestion des équipes à distance. À l’opposé, certaines directions dans les agences de l’UE se réfugient derrière la tutelle de la Commission européenne, tout en revendiquant les prérogatives de leur autonomie en matière de RH.

Dans ce contexte, les représentants syndicaux doivent anticiper les marges de négociation, se préparer à des échanges soutenus avec la direction, mobiliser une argumentation étayée sur la faisabilité organisationnelle, et, si nécessaire, recourir à des expertises juridiques indépendantes pour soutenir leurs revendications. Parallèlement, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la rigidité des cadres statutaires sur la santé mentale et l’équilibre psychosocial des salariés concernés. L’impossibilité d’adapter le lieu de travail à leur réalité de vie peut accroître le stress, laisser se développer un sentiment d’injustice, engendrer une fatigue liée à des déplacements forcés et, parfois, un isolement social aggravé. Ces difficultés démontrent que les résistances juridiques et les risques psychosociaux se nourrissent mutuellement, soulignant la nécessité d’une réponse coordonnée entre équipes juridiques et acteurs de la prévention.[i]

 

[i]  ERB, Louis-Alexandre. « Les risques psychosociaux associés au développement du télétravail. » DARES (2025). – accessible le 02/03/2026

Des outils opérationnels

Pour rendre la prévention effective, il apparaît nécessaire que les syndicats déploient un ensemble cohérent d’outils, en hiérarchisant leur mise en œuvre selon l’urgence et l’impact potentiel afin d’optimiser l’allocation des ressources. Par exemple, la mise en place de dispositifs de signalement anonymisé et l’élaboration de protocoles de déconnexion constituent des priorités, dans la mesure où elles permettent une détection rapide des situations critiques et offrent une protection immédiate de la santé mentale.

Les cartographies de mobilité et les diagnostics RPS « nouvelle génération » constituent également des leviers majeurs pour cibler les actions syndicales là où les risques sont les plus marqués. (« Cartographie des positionnements des syndicats sur la santé mentale au travail » 2023) Dans certaines administrations, des instances existent déjà et il n’y aurait qu’à les renforcer :

  • Dispositifs de signalement anonymisé

Canaux sécurisés dédiés aux difficultés du travail hybride: surcharge numérique, isolement prolongé, conflits d’horaires, tensions familiales liées à l’absence de déconnexion, contraintes transnationales.

  • Cartographies des trajectoires de mobilité

Recueil et analyse des déplacements professionnels (hebdomadaires, transfrontaliers, soumis à des aléas sanitaires ou logistiques) afin d’évaluer leurs impacts sur la fatigue, le stress et le temps de vie, et d’objectiver les demandes de stabilité géographique.

  • Diagnostics RPS “nouvelle génération”

Intégration de variables spécifiques à la worksphere: charge de coordination numérique (réunions en série, multitooling), fragmentation attentionnelle, disponibilité permanente (messageries instantanées, fuseaux horaires), isolement relationnel.

  • Audits ergonomiques du domicile

Évaluation volontaire et confidentielle des conditions matérielles du télétravail (espace dédié, bruit, équipement, sécurité), avec recommandations et mesures correctrices cofinancées (équipements, insonorisation, fauteuils, écrans).

  • Protocoles de déconnexion et heures de silence numérique.

Ces heures de silence numérique ont montré des effets bénéfiques sur la santé : une étude menée à l’Université de Bielefeld en 2022 constate, par exemple, une réduction notable des niveaux de cortisol chez les télétravailleurs bénéficiant d’un protocole d’interruption numérique strict, ce qui traduit une meilleure gestion du stress et une protection accrue de l’équilibre psychique. En liant explicitement la règle aux bénéfices observés en santé, les syndicats facilitent l’adhésion managériale et renforcent la légitimité des protocoles de déconnexion.

Définition de plages de non-sollicitation opposables, par exemple un créneau protégé de 20h00 à 7h00 pendant lequel aucune sollicitation professionnelle (emails, messages, appels) n’est tolérée, sauf urgence explicite. Limitation des notifications, paramétrage technique automatique (statuts, envois différés), indicateurs de charge partagés en CPPT / Comité paritaire.

  • Ateliers de prévention des risques numériques

Formations sur la gestion des e‑mails, la prévention de l’hyper‑connexion, les stratégies attentionnelles (batching, quota de réunions, caméras facultatives, durées maximales), l’hygiène numérique.

  • Soutiens dédiés aux situations familiales complexes

Cellules d’appui (juristes, psychologues, RH) pour les cas de garde transfrontalière, de proches dépendants ou de résidences multiples, avec procédures de dérogation encadrée aux règles de présence.

  • Comités hybrides de suivi du travail à distance

Instances mixtes (médecin du travail, HSE, juriste, psychologue, élus) chargées d’un suivi continu des effets de la dispersion géographique, de la détection des risques émergents et de propositions d’ajustement immédiates (pilotes, revues trimestrielles).

Ces dispositifs, articulant écoute, évaluation et négociation, permettent de rendre visibles des risques souvent invisibles et d’ajuster la prévention aux réalités évolutives de la worksphere. Ainsi, un dispositif de signalement anonymisé offre la possibilité à des agents isolés de faire remonter rapidement des difficultés psychosociales liées au télétravail intensif. Cette démarche peut conduire l’employeur à adapter l’organisation du travail ou à proposer un accompagnement psychologique approprié.

Conclusion

L’affaire PJ c/ EIT constitue une illustration concrète d’une transformation structurelle : la disparition progressive du lieu de travail traditionnel au profit d’une worksphere disséminée, fluide et distribuée. Ce cas met en évidence les limites des normes fondées sur la territorialité et souligne la nécessité de repenser les catégories juridiques telles que le lieu de travail, la résidence ou la présence, à l’aune d’un travail délocalisé et connecté. La théorie développée par L. Ratti et ses coauteurs fournit un cadre conceptuel solide pour appréhender l’écosystème réel du travail et en déduire de nouvelles exigences normatives.

Pour les syndicats, la tâche consiste à la fois à concevoir des outils adaptés aux risques liés à la mobilité et à renégocier les garanties collectives. Ils deviennent ainsi les acteurs d’une prévention globale, capable de prendre en compte les trajectoires, les temporalités et les vulnérabilités d’un travail désormais sans ancrage fixe. C’est à cette condition que la flexibilité de la worksphere pourra s’accompagner de garanties effectives en matière de protection, de dignité et de santé au travail.

Face à ces défis urgents, il est temps d’agir concrètement. Que tous les élus du personnel et les représentants syndicaux initient le dialogue au sein de leur institution. Qu’ils inscrivent ces sujets à l’ordre du jour ou lancent, même à titre expérimental, l’un des outils présentés ici. Chaque action, même modeste, contribue à construire des réponses collectives et à garantir que les transformations du travail ne se fassent ni au détriment des travailleurs ni sans leur voix.

EMMANUEL WIETZEL

A propos de l’auteur

Formateur expérimenté auprès des acteurs syndicaux européens  (entre autres la Cgt, FSESP, ETUI, USF, FERPA, Eurocadres). Il aide les syndicats et leurs dirigeants à analyser les enjeux européens et à élaborer des stratégies collectives pour faire face aux transformations du travail. Il s’intéresse actuellement à l’impact de l’IA sur le monde du travail et au rôle renouvelé du syndicalisme. Alliant engagement pratique et expertise analytique, il contribue activement aux débats sur l’avenir du travail et la négociation collective en Europe.