Entrez dans la worksphere
Cette affaire illustre la mutation qu’il nous faut appréhender. Il faut changer de perspective et s’appuyer sur un cadre théorique différent : la worksphere. Dans leur étude Workplace Reloaded. Ensuring Well-Being in the Modern ‘Worksphere’, présentée lors de la 6e conférence annuelle de l’ETUI sur «The Future of Work », L. Ratti, A. Kornadt, N. Potocka-Sionek et C. Vögele introduisent la notion de worksphere où les transformations technologiques, organisationnelles et sociales ont rompu l’ancrage spatial du travail, autrefois centré sur un lieu unique — l’espace de travail — lieu de production, supervision et sociabilité. L’identité professionnelle ne se comprend plus comme dépendante d’un espace de travail fixe, mais s’intègre à un écosystème de lieux privés, numériques et transfrontaliers.
Ce modèle laisse place à une sphère professionnelle disséminée, fluide et distribuée, où les frontières entre espace privé et professionnel deviennent poreuses. Cette théorie révèle un décalage structurel : le travail est déterritorialisé et la régulation juridique reste attachée à la localisation géographique de la prestation.
Ainsi, l’affaire de PJ révèle, de manière éloquente, à la fois les limites d’un droit attaché à la territorialité et la pertinence de mobiliser la worksphere comme cadre théorique pour repenser les normes de résidence, de présence et d’organisation du travail, à l’aune des dynamiques réelles du travail contemporain.
Selon cette grille d’analyse qui nous a été présentée par Luca RATTI, professeur associé en droit du travail européen comparé à l’Université de Luxembourg, Les trois traits de la worksphere sont: disséminée, fluide, distribuée.
Disséminée : le travail n’est plus localisé dans un unique espace matériel (le bureau, l’usine, l’administration), mais il se répartit dans une multitude de lieux physiques ou numériques. Le domicile devient un lieu de travail. Les transports, les tiers‑lieux, les plateformes numériques deviennent des lieux possibles d’activité professionnelle. Les frontières entre les espaces personnels, familiaux et professionnels se superposent, parfois jusqu’à se confondre.
Fluide : la worksphere n’a pas de forme stable. Elle évolue en fonction des besoins organisationnels, des contraintes personnelles et des contextes sanitaires, économiques ou technologiques. Cette fluidité se traduit par la variation constante des lieux de travail, des horaires flexibles, des modes de présence multiples (synchrone, asynchrone, hybride) et la capacité à passer rapidement d’un rôle personnel à une tâche professionnelle. Elle implique aussi une porosité des temps : travail, repos, famille et mobilité ne sont plus cloisonnés. Le travail traverse la vie quotidienne, faisant de la worksphere un environnement mouvant, davantage une dynamique qu’un espace.
Distribuée : la worksphere n’est plus centrée sur un seul endroit ni sur une seule instance organisationnelle. Elle se situe partout où l’activité professionnelle peut être réalisée. Cela signifie que le travail s’étend géographiquement (échelles transnationales, travail à distance, équipes dispersées), structurellement (multiplicité des plateformes, des dispositifs numériques, des réseaux organisationnels), et fonctionnellement (travail réparti entre plusieurs environnements, outils, supports). Dans cette perspective, l’unité du lieu de travail disparaît au profit d’un écosystème d’espaces interconnectés, et, dans les institutions et organisations de l’UE, souvent transfrontaliers.
La contribution de Ratti et de ses coauteurs fournit ainsi un cadre conceptuel pertinent pour analyser la manière dont la régulation juridique, encore centrée sur la localisation géographique, se confronte désormais à la réalité d’un travail digitalisé et distribué.
Cette tension, qui s’inscrit au cœur de l’évolution du travail contemporain, conduit à interroger la pertinence des concepts juridiques traditionnels tels que le lieu de travail, la résidence, la présence physique ou le lieu de recrutement. Il s’agit désormais d’adapter ces notions à une économie où la production s’inscrit dans une sphère d’activité élargie, englobant de façon simultanée les dimensions professionnelles, personnelles et familiales.