La numérisation transforme le travail et pose de nouveaux enjeux pour les droits syndicaux. Un aperçu clé pour soutenir négociations et actions collectives.

La numérisation transforme la réalité du travail dans tous les secteurs. De nouveaux outils, plateformes et systèmes informatisés façonnent la manière dont les tâches sont organisées, les décisions prises et les travailleurs sont contrôlés et évalués. Pour les syndicats, ces changements sont importants car ils influencent directement les droits, les conditions de travail et la force collective de leurs membres.
Si la technologie permet d’améliorer les conditions de travail, elle crée également de nouvelles pressions et brouille les frontières entre la vie professionnelle et la vie privée. Ces impacts soulignent la nécessité pour les syndicats de disposer de données fiables et accessibles afin de réagir efficacement, par le biais de négociations collectives, d’actions syndicales ou de plaidoyer politique.
Compte tenu de ces préoccupations, la présente publication offre un bref aperçu d’un document de travail plus complet, qui examine ces questions plus en détail. Elle se concentre sur les aspects de la numérisation les plus pertinents pour le travail syndical et met en évidence les principales conclusions pour étayer les négociations et les campagnes.
Nous suggérons aux lecteurs de consulter l’intégralité des conclusions, l’analyse approfondie et la méthodologie complète dans le document de travail original intitulé « Job Quality and Digitalisation » ici.
1.Introduction
La numérisation est un facteur majeur de changement sur les marchés du travail actuels, les technologies numériques imprégnant de plus en plus les secteurs et les professions. Les données issues de l’enquête européenne sur les entreprises (Eurofound 2019) confirment que la numérisation est à la fois généralisée et en accélération, une tendance encore renforcée par la pandémie de Covid-19, qui a étendu l’utilisation des TIC à divers environnements de travail.
La numérisation affecte directement les marchés du travail par le biais de changements dans les relations et l’organisation du travail, modifiant la durée, le lieu et la nature du travail, et indirectement par des changements dans les rapports de force, de l’innovation en matière de produits et de services, ainsi que par des changements structurels plus larges dans la composition des professions, notamment la perte d’emplois et l’émergence de nouveaux rôles.
Le débat s’est concentré sur le potentiel des technologies numériques d’automatiser le travail humain (Frey et Osborne 2013), suscitant des inquiétudes quant au chômage, tout en offrant également la possibilité d’une réduction du temps de travail (Piasna 2023a). D’autres recherches se concentrent sur la manière dont les changements technologiques interagissent avec les compétences des travailleurs, façonnant les résultats selon la catégorie professionnelle, le niveau d’éducation ou l’expérience. Ces changements peuvent entraîner une polarisation du marché du travail en termes de demande, de productivité et de revenus entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés (Autor et al. 2003 ; Frank et al. 2019). Si cette littérature met en lumière les implications économiques du changement technologique, elle n’explique pas entièrement comment la numérisation affecte les dimensions qualitatives du travail ni les expériences vécues par les travailleurs. Bien que les effets du changement technologique sur la qualité de l’emploi aient suscité un débat considérable, de nombreuses affirmations demeurent peu étayées par des preuves empiriques.
Cet article contribue à combler cette lacune en testant empiriquement les principaux effets hypothétiques de la numérisation sur la qualité de l’emploi. L’utilisation d’un indice multidimensionnel de la qualité de l’emploi permet d’examiner comment la technologie influence les différentes dimensions du travail et d’identifier les compromis et les synergies. L’accent est mis sur les technologies numériques qui façonnent le travail des employés, c’est-à-dire celles qui influencent les processus de travail, plutôt que sur les outils qui se contentent de faciliter l’exécution des tâches. L’approche intègre un large éventail de technologies sans limiter l’analyse à des types d’emplois spécifiques. La numérisation est conceptualisée à travers deux prismes principaux : le rôle des systèmes informatisés et de la gestion algorithmique dans l’organisation du temps de travail, la répartition des tâches et l’intensité du travail ; et l’impact de la numérisation sur les exigences et les ressources professionnelles. L’analyse s’appuie sur les données de l’EWCTS 2021 couvrant les 27 États membres de l’UE.

2. Cadre d’analyse des effets de la numérisation sur la qualité de l’emploi
L’adoption des technologies numériques sur le lieu de travail prend des formes très diverses, de sorte qu’il est peu probable que tous les travailleurs en tirent les mêmes avantages. L’impact de la numérisation dépend plutôt du type de technologie utilisée et de son objectif, du lieu et des personnes auxquels elle s’applique, mais aussi de la manière dont son utilisation est gérée et réglementée. Dans le présent document, l’accent est mis sur l’utilisation de systèmes informatisés au travail, c’est-à-dire des appareils programmables et/ou connectés, ainsi que sur les contextes dans lesquels ces ordinateurs influencent le travail des travailleurs. Bien qu’elle reste large et, en principe, applicable à la plupart, sinon à toutes, les catégories professionnelles, cette approche de la numérisation vise à cartographier son impact en comparant les travailleurs occupant des emplois et des cadres institutionnels similaires exposés à ces technologies numériques avec ceux qui ne le sont pas.
2.1 Transformation des rythmes et des temporalités du travail
Les technologies numériques remodèlent l’organisation temporelle du travail en permettant de nouvelles formes de mesure, de normalisation et de quantification du travail (Altenried 2020). Elles permettent de diviser le travail en petites unités de temps et de le répartir en temps réel en fonction des besoins en personnel (Lambert et al. 2019), tandis que les capacités de calcul améliorées rendent l’appariement à grande échelle des tâches et des travailleurs à la fois faisable et rentable. Ces systèmes peuvent réduire la durée des tâches, réduire les pauses et augmenter l’intensité du travail (Green et al. 2022).
Ces outils transforment les régimes horaires établis. Les journées de travail continues se fragmentent de plus en plus en unités de temps rémunéré courtes et irrégulières, entrecoupées de périodes non rémunérées, les employeurs excluant ce qu’ils considèrent comme des activités de faible valeur (Standing 2023). Les travailleurs décrivent cette situation comme une expérience du temps « atomisé » et « ponctué » (Piasna 2023a). L’économie des plateformes illustre cette dynamique à travers la gestion algorithmique (Kellogg et al. 2020), mais des pratiques similaires de planification et de surveillance sont désormais courantes dans les lieux de travail traditionnels, contribuant à des horaires plus imprévisibles et à des rythmes de travail effrénés (Scheele et al. 2023).
Ces efficacités reposent sur la disponibilité des travailleurs à accepter des tâches rémunérées éparpillées, ce qui crée une pression en faveur d’une « disponibilité incessante » (Piasna 2023a). Cela se traduit souvent par un débordement sur le temps privé, prolongeant le travail au-delà des heures contractuelles et brouillant les frontières entre vie professionnelle et vie privée, avec des conséquences négatives sur l’équilibre entre les deux (Piasna 2023a). Les technologies numériques renforcent ce phénomène grâce à la gestion automatisée et aux appareils portables qui font entrer le travail dans l’espace personnel. Des recherches soulignent ce risque dans le travail à distance (Arabadjieva et Franklin 2023), le travail sur plateforme (Schor 2020 ; Pulignano et al. 2021) et d’autres formes de travail rendues possibles par le numérique.
Lorsque l’emploi est très individualisé, comme c’est le cas chez les travailleurs indépendants, les outils numériques peuvent intensifier la pression pour se surmener de manière autonome, contribuant ainsi au « paradoxe de l’autonomie », dans lequel l’autonomie est perçue comme une obligation de travailler davantage (Mazmanian et al. 2013 ; Ivanova et al. 2018).
Dans l’ensemble, la numérisation a tendance à accroître l’imprévisibilité du temps de travail, à fragmenter la journée de travail standard et à intensifier le travail. Elle encourage également une disponibilité prolongée, ce qui entraîne des horaires plus longs et un empiètement accru sur la vie privée. Bien que ces processus soient antérieurs à la numérisation et aient été liés à la déréglementation et à la flexibilisation, les technologies numériques semblent renforcer ces tendances. L’analyse empirique qui suit examine les différences de qualité d’emploi entre des travailleurs par ailleurs similaires, confrontés à des degrés variables de numérisation.
2.2 Exigences et ressources professionnelles
La numérisation du travail introduit à la fois de nouvelles ressources et de nouvelles exigences, remodelant les relations de pouvoir entre les travailleurs, les dirigeants et les organisations. L’un des principaux avantages potentiels réside dans l’amélioration des compétences : à mesure que les progrès technologiques augmentent les exigences en matière de compétences, les travailleurs ont de plus en plus besoin de compétences pour utiliser et développer des outils numériques (Gallie 2007 ; OIT 2021). Cette évolution est associée à des emplois plus autonomes, créatifs et axés sur l’innovation, ce qui suggère une transition structurelle vers des emplois plus qualifiés et plus autonomes (Hancock et al. 2023).
Cependant, les technologies numériques élargissent également les capacités de supervision et de contrôle des employeurs, ce qui peut nuire à l’autonomie des travailleurs (De Stefano 2018 ; Parent-Rocheleau et Parker 2022). Dans le cadre du travail sur plateforme, la gestion algorithmique, combinée à des contrats précaires, limite considérablement la capacité des travailleurs à choisir quand et sur quoi ils travaillent. Les résultats de la numérisation en matière d’autonomie dépendent donc fortement de la qualité de l’emploi, ce qui peut créer un fossé entre les travailleurs en situation stable, qui bénéficient des outils numériques, et les travailleurs précaires, confrontés à des contraintes croissantes et à une marge de manœuvre limitée.
Lorsque les systèmes éducatifs ne parviennent pas à répondre à la demande croissante de compétences, les travailleurs qualifiés acquièrent un pouvoir de négociation susceptible de se traduire par une amélioration des salaires et des perspectives de carrière. Cela concorde avec les données montrant que la numérisation augmente la productivité et la rentabilité, à condition que les travailleurs disposent d’un levier suffisant pour négocier des gains (Tahlin 2007 ; Berg et al. 2023). Cependant, si les effets sur les salaires sont bien documentés, l’impact de la numérisation sur des aspects tels que la stabilité ou la prévisibilité des revenus reste moins bien compris.
La numérisation a également une influence sur le contenu des emplois, pouvant réduire les tâches fastidieuses ou dangereuses (Jetha et al. 2023). Parallèlement, elle introduit de nouveaux risques psychologiques, psychosociaux et ergonomiques liés à l’utilisation des appareils numériques (Wixted et al., 2018). Comme certains risques physiques diminuent et d’autres augmentent, tels que la fatigue liée à une utilisation prolongée de l’ordinateur ou les exigences imposées par les machines automatisées, les effets globaux peuvent s’annuler, ce qui explique des conclusions selon lesquelles il n’y a pas de changement net des facteurs de risque physiques (Antón et al. 2023). Cela souligne l’importance d’examiner séparément les catégories de risques spécifiques.
Enfin, l’accès à une voix collective et à une représentation demeure une ressource essentielle pour la qualité de l’emploi (Hyman et Gumbrell-McCormick 2020), en particulier pour les travailleurs vulnérables (Piasna et al. 2013 ; Kirov 2015). La consultation des travailleurs peut contribuer à garantir que la numérisation favorise l’amélioration de la qualité de l’emploi. Cependant, l’impact de la numérisation sur la représentation est ambigu : la fragmentation du lieu de travail peut affaiblir les structures collectives (Weil 2019), mais les entreprises où la négociation est possible peuvent être plus enclines à adopter de nouvelles technologies avec moins de résistance (Mengay 2020). Ainsi, la relation entre la numérisation et la représentation des travailleurs reste une question empirique ouverte.
3. Indice européen de qualité de l’emploi (JQI)

L’impact de la numérisation sur la qualité de l’emploi est évalué à l’aide du JQI. Il s’agit d’un indice multidimensionnel de la qualité de l’emploi développé par les chercheurs de l’ETUI, qui permet d’effectuer des comparaisons entre les pays de l’UE (Leschke et al. 2008 ; Piasna 2017). Axé sur le bien-être des travailleurs, il prend en compte les aspects du travail liés à la santé et à la sécurité, à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ainsi qu’au bien-être psychologique et économique.
L’indice comprend six dimensions pondérées de manière égale : la qualité des revenus ; les formes d’emploi et la sécurité de l’emploi ; le temps de travail et l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée ; les conditions de travail ; les compétences et l’évolution de carrière ; et la représentation et la voix des intérêts collectifs. Ces dimensions s’appuient sur de multiples sources de données, notamment l’enquête européenne sur les conditions de travail (EWCS/EWCTS), l’enquête sur les forces de travail (LFS) et la base de données ICTWSS.
Étant donné que ce document de travail se concentre sur les associations individuelles entre l’utilisation des technologies et la qualité de l’emploi, seules les données individuelles de l’EWCTS 2021 sont utilisées pour l’analyse. L’analyse porte sur 58 403 adultes âgés de 16 ans et plus ayant un emploi et couvre 27 pays de l’UE. De plus amples détails méthodologiques sont disponibles dans le document de travail original.
4. Les technologies numériques au travail : cartographier les écarts entre les travailleurs de l’UE
La numérisation sur le lieu de travail est mesurée à l’aide de deux indicateurs : l’utilisation des TIC au travail et l’influence des systèmes informatisés sur le travail. L’utilisation des TIC est mesurée en fonction de la fréquence à laquelle les travailleurs utilisent des appareils tels que des ordinateurs, des tablettes ou des smartphones, sur une échelle de 0 (« jamais ») à 100 (« toujours »). Le degré d’influence des systèmes informatisés sur le travail est mesuré séparément sur une échelle de cinq points, y compris l’option selon laquelle ces systèmes ne s’appliquent pas. Cette deuxième mesure, essentielle à l’analyse, rend compte de la perception que les travailleurs ont de l’influence des technologies numériques sur leurs tâches.
La numérisation du lieu de travail varie fortement selon le type d’emploi. L’utilisation des TIC est la plus élevée chez les employés de bureau, les professionnels, les cadres et les techniciens, et bien plus faible dans les professions élémentaires. L’influence des systèmes numériques reflète l’utilisation des TIC, bien que, dans les emplois manuels peu qualifiés, tels que les opérateurs, les assembleurs et les professions élémentaires, les technologies numériques exercent un contrôle relativement élevé malgré une utilisation globale moindre, ce qui suggère une exposition disproportionnée à la gestion algorithmique et au rythme de travail dicté par la technologie.
Des différences apparaissent également selon le type de contrat de travail. Les salariés sous contrat à durée indéterminée utilisent le plus fréquemment les TIC, tandis que les travailleurs indépendants, en particulier les freelances, utilisent souvent les TIC mais déclarent que les systèmes informatisés ont moins d’influence sur leur travail, à l’instar des salariés ayant un emploi stable. Les travailleurs à temps partiel sont systématiquement moins exposés aux technologies numériques que les travailleurs à temps plein, même en tenant compte du type d’emploi et des caractéristiques individuelles. Parmi les travailleurs à temps plein, les femmes sont plus susceptibles que les hommes d’utiliser des ordinateurs et de ressentir leur influence, une différence qui n’est pas observée chez les travailleurs à temps partiel.

Il existe également des variations importantes entre les pays. La Roumanie et la Grèce affichent une utilisation particulièrement faible des TIC au travail, tandis que les pays d’Europe orientale, centrale et méridionale présentent généralement une diffusion numérique plus faible, à l’exception de la Croatie, de la Hongrie et de la Tchéquie. La Finlande, suivie de la Suède, affiche le taux d’adoption des technologies le plus élevé. Il est important de noter que la manière dont les technologies numériques façonnent les tâches professionnelles ne correspond pas directement à leur fréquence d’utilisation. Par exemple, l’Allemagne, le Luxembourg et les Pays-Bas affichent une utilisation élevée des TIC, mais une faible influence des systèmes numériques sur les travailleurs. À l’inverse, des pays tels que la Roumanie, la Lituanie, l’Espagne, la Pologne et le Portugal affichent une utilisation moindre des TIC, mais une forte influence technologique sur l’organisation du travail.
Ces tendances reflètent des structures institutionnelles plus vastes. Les pays où le contrôle au niveau individuel est historiquement plus faible (Gallie et Zhou 2013) ont tendance à être davantage exposés aux aspects contraignants de la numérisation. En revanche, des cadres de relations industrielles plus solides peuvent modérer le contrôle technologique, favorisant une intégration des outils numériques plus protectrice pour les travailleurs. Ces conclusions concordent avec les recherches montrant que les effets de la numérisation dépendent fortement des contextes institutionnels nationaux (Kornelakis et al. 2022 ; Minardi et al. 2023).
5. Impact de la numérisation sur la qualité de l’emploi
5.1 Compromis et inégalités en matière de qualité de l’emploi : aperçu général
Avant d’analyser les différences de qualité de l’emploi liées aux technologies numériques, nous présentons d’abord un aperçu général des variations de qualité de l’emploi entre différents groupes de travailleurs. L’accent est mis sur le statut professionnel, car il influe à la fois sur la précarité du travail et sur l’exposition à la technologie.
Aucun segment du marché du travail n’obtient simultanément les meilleurs résultats sur l’ensemble des aspects de la qualité de l’emploi. Les salariés sous contrat à durée indéterminée se sentent les plus en sécurité dans leur emploi et ont des revenus largement prévisibles, mais leurs perspectives sont moyennes. Les salariés sous contrat atypique font état de perspectives similaires, mais d’une sécurité de l’emploi moindre et d’une prévisibilité des revenus plus faible. Les travailleurs indépendants sont les plus optimistes quant à leurs perspectives (avec peu de différence entre les freelances et les autres travailleurs indépendants). Leur sécurité de l’emploi est inférieure à celle des travailleurs sous contrat à durée indéterminée, mais légèrement supérieure à celle des salariés sous contrat à durée déterminée et des autres salariés ; les freelances se sentent moins en sécurité que les autres travailleurs indépendants. Le travail indépendant est généralement associé à une très faible prévisibilité des revenus.
L’indice d’intensité du travail (qui comprend le travail à un rythme soutenu, les délais serrés et le travail pendant le temps libre pour répondre aux exigences professionnelles), associé à la nécessité de travailler dans des délais très courts, évolue parallèlement à l’autonomie professionnelle, quel que soit le statut professionnel : plus l’autonomie est grande, plus le travail est intense et imprévisible. Cette tendance est particulièrement marquée chez les travailleurs indépendants et autres travailleurs autonomes, ce qui suggère que le travail autonome peut conduire à l’auto-exploitation lorsque la sécurité de l’emploi et des revenus est faible. Les employés sous contrat à durée déterminée ont le moins d’autonomie et un rythme de travail moins intense.
5.2 Temps de travail ponctuel et intensification du travail
L’impact des technologies numériques est d’abord évalué en termes de temps de travail, c’est-à-dire en termes de temporalités et de rythmes du travail. Lorsque les systèmes informatisés influencent l’organisation du travail, par le biais d’une gestion algorithmique ou d’une attribution, d’une évaluation ou d’une planification automatisées, le temps de travail est considéré comme des unités distinctes plutôt que comme des périodes continues. Les technologies numériques facilitent la gestion de ces unités et les rendent plus rentables, ce qui permet de mieux faire correspondre l’offre et la demande de main-d’œuvre et se traduit par un temps de travail plus ponctuel.
Ce phénomène est évalué en comparant la fréquence à laquelle les travailleurs sont amenés à travailler à court terme. Dans l’ensemble, l’analyse confirme l’existence d’une relation positive et significative entre la numérisation et la fréquence du travail à court terme. Cela vaut pour différents aspects de la numérisation : la gestion automatisée ainsi que l’utilisation d’ordinateurs comme outils pour effectuer des tâches professionnelles. Afin de discerner les effets de composition potentiellement confondants, toutes les analyses sont réalisées en tenant compte des caractéristiques individuelles, du type d’emploi et de contrat, ainsi que des effets fixes par pays. Une ventilation supplémentaire des résultats par grand secteur économique révèle que la numérisation est associée à une augmentation de la fréquence du travail à court terme, en particulier dans les secteurs de l’éducation, de la santé et des services financiers.
Par conséquent, l’automatisation permet de fragmenter le temps de travail et de le planifier à court terme afin de répondre aux pics de demande et de charge de travail. Il en résulte une intensification du travail. Les résultats montrent que les travailleurs fortement touchés par les systèmes informatisés travaillent le plus souvent à un rythme soutenu et dans des délais serrés. Cet effet s’observe dans tous les secteurs et est particulièrement prononcé dans la construction, l’industrie manufacturière, les soins de santé et d’autres services, et moins manifeste dans les transports.
En résumé, lorsque les systèmes informatiques influencent le travail des employés, les horaires de travail sont plus ponctuels, fragmentés et imprévisibles, et le travail est plus intense. L’ampleur de l’impact technologique est importante : un impact plus important est associé à un travail plus intense et à des horaires plus fréquents à court terme. Cela confirme l’hypothèse selon laquelle la technologie numérique permet de gagner en efficacité en adaptant étroitement les tâches à des unités de temps fragmentées, ce qui conduit à des changements technologiques axés sur l’effort.

5.3 « Disponibilité constante »
La littérature suggère un impact paradoxal des technologies numériques : elles favorisent une répartition plus efficace du travail en adaptant étroitement les tâches aux travailleurs, mais poussent simultanément ces derniers à prolonger leur disponibilité (comme l’illustre le travail sur les plateformes et, plus généralement, dans les contextes où la technologie joue un rôle médiateur). Dans de nombreux cas, les travailleurs ont du mal à se déconnecter, car le travail les suit dans leur temps et dans leurs espaces privés via des appareils portables.
Le premier test de cette hypothèse porte sur le débordement du travail au-delà des heures rémunérées, ce qui reflète l’effacement des frontières entre travail et vie privée. Les résultats montrent que les travailleurs qui subissent une influence quelconque des ordinateurs sur leur travail sont nettement plus susceptibles de travailler pendant leur temps libre pour répondre aux demandes que ceux qui ne signalent aucune influence. L’ampleur de cette influence ne modifie pas substantiellement la fréquence du débordement. Le secteur de l’éducation fait exception, où le débordement augmente de manière plus nette et plus linéaire avec le degré d’influence des ordinateurs.
Une deuxième mesure de la disponibilité prolongée est le nombre d’heures de travail hebdomadaires, en particulier la fréquence des semaines très longues dépassant la limite légale de 48 heures. Les résultats indiquent que les travailleurs exposés à l’influence des ordinateurs travaillent plus d’heures par semaine et sont plus susceptibles de dépasser 48 heures par semaine que les travailleurs qui n’y sont pas exposés du tout. Comme pour le débordement du travail, la principale différence réside simplement dans la présence ou l’absence d’influence des ordinateurs ; l’ampleur de cette influence ne produit pas un schéma linéaire cohérent.
La disponibilité prolongée peut également être observée à travers l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée tel que déclaré par les travailleurs eux-mêmes, c’est-à-dire la manière dont les heures de travail s’adaptent aux engagements familiaux et sociaux. Les résultats montrent que les travailleurs dont le travail est influencé par les systèmes informatiques déclarent un équilibre nettement moins bon entre vie professionnelle et vie privée. Il est à noter que cet effet négatif de la numérisation est plus marqué chez les hommes que chez les femmes.
Globalement, le recours aux technologies numériques qui façonnent l’organisation du travail est associé à un plus grand débordement sur la vie privée, notamment à un travail plus fréquent pendant le temps libre, à des heures de travail plus longues et à un équilibre moins bon entre vie professionnelle et vie privée. Ces résultats ne semblent pas s’accentuer avec l’augmentation de l’influence des ordinateurs, ce qui est déroutant. Bien que l’analyse tienne compte des caractéristiques individuelles, des types d’emploi et du statut professionnel, certains facteurs non observés peuvent subsister et mériter une étude plus approfondie.
5.4 Autonomisation des travailleurs et ressources au travail
Compte tenu de l’impact significatif des technologies numériques sur la structure temporelle du travail et ses exigences, il est important d’évaluer si la numérisation fournit également des ressources supplémentaires aux travailleurs. La numérisation a été associée à l’amélioration des compétences et à la suppression des tâches banales, dangereuses ou désagréables, ce qui suggère que les emplois où les TIC sont plus présentes pourraient offrir une meilleure qualité, du moins à certains égards.
Si l’on fait abstraction de la corrélation positive générale entre l’utilisation de l’ordinateur et les revenus – qui reflète en partie le fait que les professionnels hautement qualifiés sont plus susceptibles d’utiliser des ordinateurs –, les résultats montrent une relation positive significative entre la numérisation et la prévisibilité des revenus lorsque les effets de composition sont contrôlés. Les travailleurs qui subissent l’influence des technologies numériques ont des revenus plus prévisibles, même lorsqu’on compare des emplois très similaires.
Cependant, une plus grande prévisibilité des revenus ne se traduit pas par une plus grande sécurité de l’emploi. Les résultats montrent que la sécurité de l’emploi diminue à mesure que l’influence des ordinateurs augmente ; les travailleurs exposés à cette influence sont plus susceptibles de penser qu’ils pourraient perdre leur emploi dans les six mois. Dans le même temps, ils se montrent plus optimistes quant à leurs perspectives de carrière, en particulier ceux qui sont modérément exposés à l’influence des ordinateurs. Il est difficile de déterminer si cet optimisme découle de la perception de l’employabilité liée aux compétences numériques ou des attentes concernant la croissance des professions numérisées.
Les technologies numériques influencent également l’autonomie des travailleurs. Si les professionnels qui utilisent des ordinateurs bénéficient souvent d’une plus grande autonomie, il s’agit principalement d’un effet de composition. Les résultats ne montrent qu’une légère augmentation de l’autonomie chez les travailleurs fortement utilisateurs d’ordinateurs, et ces différences disparaissent une fois que les caractéristiques de l’emploi sont prises en compte. La numérisation semble renforcer le contrôle et la surveillance de la direction dans de nombreux contextes, ce qui peut limiter l’autonomie.
Cela varie considérablement en fonction du statut professionnel. Les résultats indiquent que les employés ne présentent pas de différences notables en matière d’autonomie par rapport à la numérisation une fois que les facteurs de composition sont pris en compte. Pour les travailleurs indépendants, cependant, la numérisation a un effet négatif net sur l’autonomie, suggérant un contrôle et une subordination accrus plutôt qu’une liberté entrepreneuriale. Étant donné que les travailleurs indépendants sont plus exposés aux technologies numériques, cela est préoccupant. En revanche, d’autres travailleurs indépendants (tels que les directeurs ou les associés gérants) bénéficient d’une autonomie accrue grâce à la numérisation.
Les technologies numériques ont également une incidence sur les risques physiques et psychosociaux. L’indice des risques physiques comprend l’exposition au bruit, aux produits chimiques, aux matières infectieuses, aux postures fatigantes, au levage et au déplacement de personnes, ainsi qu’au port de charges lourdes. Une mesure distincte évalue les mouvements répétitifs des mains ou des bras liés à l’utilisation d’un ordinateur. Les résultats montrent qu’une exposition faible ou modérée à la numérisation est associée à davantage de risques physiques qu’une absence d’exposition. Seuls les travailleurs fortement influencés par les systèmes informatiques déclarent une exposition moindre aux risques physiques traditionnels, mais ils sont les plus exposés aux microtraumatismes répétés. Cela suggère une substitution globale limitée des tâches à risque par la technologie, avec des compromis entre les dangers traditionnels et les risques spécifiques à l’informatique.
Pour finir, l’accès à la représentation collective est examiné, en mettant l’accent sur les salariés (car les travailleurs indépendants n’ont pas répondu aux questions pertinentes dans l’enquête). En général, la représentation collective est liée à une amélioration de la qualité de l’emploi (Piasna 2023b) et peut aider les travailleurs à relever les défis de la numérisation. Les résultats montrent que les travailleurs les plus exposés aux systèmes informatiques ont un meilleur accès aux mécanismes de représentation et d’expression, même après avoir pris en compte les facteurs de composition. Cependant, il n’y a pas de différences substantielles dans la manière dont l’accès à la représentation modère les résultats en matière de qualité de l’emploi selon les différents niveaux d’exposition au numérique.
6. Résumé et conclusions
L’utilisation croissante des technologies numériques sur les lieux de travail européens est évidente, mais leur impact précis sur le travail reste à l’étude. Si des recherches ont montré que la numérisation transforme les structures professionnelles par le biais de changements dans le contenu des tâches, de l’automatisation et de la création de nouveaux métiers (Frey et Osborne 2013), le présent document de travail s’est concentré sur ses conséquences pour la qualité des emplois et l’expérience des travailleurs. Il a examiné les différences entre les environnements de travail numérisés et non numérisés pour des emplois par ailleurs similaires.
L’impact de la numérisation a été conceptualisé selon deux perspectives : le rôle des systèmes informatisés et de la gestion algorithmique dans l’organisation du temps de travail, la répartition des tâches et l’intensité du travail ; et les changements dans les exigences professionnelles et les ressources mises à la disposition des travailleurs. La qualité de l’emploi a été évaluée à l’aide de l’indice européen multidimensionnel de la qualité de l’emploi (JQI), appliqué aux données de l’EWCTS 2021 dans les 27 États membres de l’UE.
Les résultats confirment empiriquement les affirmations selon lesquelles la numérisation perturbe les régimes horaires existants. Les systèmes informatisés ont été associés à des rythmes de travail plus imprévisibles, plus frénétiques et plus intenses, à une emprise du travail sur la vie privée, à des horaires plus longs et à un équilibre moins bon entre vie professionnelle et vie privée. Ces effets ont été observés même chez des travailleurs ayant des compétences et des emplois similaires, l’utilisation de la technologie étant le principal facteur de différenciation. Cela correspond à la thèse selon laquelle la numérisation produit un temps de travail plus « atomisé » et « ponctué » et permet aux employeurs d’adapter étroitement la charge de travail aux besoins en personnel, tandis que les travailleurs réagissent en prolongeant leur disponibilité (Piasna 2023a).
L’analyse a également révélé une relation complexe entre la numérisation, les ressources et le pouvoir de négociation des travailleurs. Après avoir pris en compte les facteurs liés à la composition, la numérisation a été associée à une plus grande sécurité des revenus et à de meilleures perspectives de carrière, mais aussi à une moindre sécurité de l’emploi. Cela correspond à des tendances plus générales de fragmentation des marchés du travail et d’éloignement de l’emploi stable, mais l’étude montre que des différences liées à la technologie apparaissent même au sein d’emplois par ailleurs comparables.
Les résultats remettent également en question l’hypothèse selon laquelle la numérisation accroît l’autonomie : toute augmentation observée en matière de pouvoir discrétionnaire résulte de facteurs liés à la composition plutôt que d’effets directs de la technologie. La perte d’autonomie observée chez les travailleurs indépendants, un groupe déjà vulnérable et fortement exposé à la numérisation, est particulièrement préoccupante et fait écho aux conclusions de la littérature sur l’économie des plateformes (De Stefano 2018 ; Piasna et Drahokoupil 2021).
L’analyse a également mis en évidence les compromis entre les risques traditionnels et émergents. Certains risques physiques sont moins fréquents dans le travail numérisé, mais de nouveaux risques liés à l’automatisation et à l’utilisation prolongée d’ordinateurs apparaissent, soulignant la nécessité d’une surveillance plus étroite et d’une réglementation appropriée. Une conclusion plus positive porte sur l’accès à la représentation collective, qui augmente avec l’intensité de l’influence des ordinateurs sur le travail. Toutefois, l’orientation de cette relation doit encore être mieux analysée. Il n’est pas certain que les lieux de travail où la représentation est plus forte soient plus enclins à adopter les nouvelles technologies, ni que les environnements numérisés favorisent la solidarité et la participation, comme le suggèrent Vandaele et Piasna (2023). Néanmoins, cela suggère que les travailleurs confrontés à de nouveaux défis et risques peuvent également négocier une transition numérique plus centrée sur les travailleurs.
Pour référence, veuillez vous reporter au document de travail original ici.

Agnieszka Piasna
A propos de l’auteur
Agnieszka Piasna est chercheuse senior au sein de l’unité « Politiques économiques, sociales et de l’emploi » de l’ETUI. Sociologue du travail, elle s’intéresse à la qualité de l’emploi, aux politiques et à la réglementation du marché du travail, ainsi qu’à la numérisation et à l’égalité entre les sexes. À l’ETUI, elle coordonne actuellement les activités de recherche dans le cadre de l’enquête de l’ETUI sur l’internet et le travail sur les plateformes, développe l’indice européen de qualité de l’emploi et mène des recherches sur la réduction du temps de travail. Elle a été conseillère experte auprès d’Eurofound, de l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE), du Comité consultatif statistique européen (CCSE), d’Eurostat et de la CES. Elle est titulaire d’un doctorat en sociologie de l’université de Cambridge.